Le Guide Pédagogie

Individualiser une formation sans construire un parcours différent pour chaque apprenant

Individualiser une formation ne signifie pas créer autant de parcours qu’il y a d’apprenants. Entre le programme identique pour tous et le parcours entièrement sur mesure, il existe une voie beaucoup plus réaliste : conserver des objectifs communs tout en adaptant les chemins qui permettent de les atteindre. Positionnement, rythme, niveau de guidage, activités, ressources, remédiation ou évaluation formative peuvent être ajustés sans faire exploser l’organisation de la formation. L’enjeu consiste moins à tout personnaliser qu’à identifier les moments où une différence de traitement apporte réellement quelque chose à l’apprentissage.

Par Benoit Gambier

9 min de lecture

Un groupe d’adultes en formation travaille autour d’une table avec une formatrice

L’individualisation fait partie de ces notions pédagogiques que tout le monde semble approuver jusqu’au moment où il faut la mettre en œuvre.

Sur le principe, difficile de défendre l’idée qu’un groupe composé de personnes ayant des expériences, des acquis, des difficultés et des objectifs différents devrait suivre exactement le même parcours de la même manière. Dans la pratique, pourtant, l’organisme de formation ne peut pas concevoir quinze formations différentes pour quinze participants.

C’est souvent là que naît un malentendu : individualiser serait nécessairement construire un parcours entièrement spécifique pour chaque personne.

Ce n’est pas le cas.

Les ressources consacrées à la différenciation pédagogique par le ministère de l’Éducation nationale décrivent au contraire une logique dans laquelle les apprenants restent inscrits dans une progression commune, tandis que les contenus, les ressources, les aides, les processus d’apprentissage ou l’organisation peuvent être adaptés en fonction des besoins.

Le référentiel du titre professionnel de formateur professionnel d’adultes va dans le même sens : il prévoit la prise en compte de l’hétérogénéité du groupe, le positionnement des apprenants, la remédiation aux difficultés individuelles et les ajustements de parcours.

L’individualisation n’est donc pas nécessairement une multiplication des parcours. Elle consiste d’abord à créer suffisamment de souplesse dans un parcours commun pour que chacun puisse progresser.

Commencer par distinguer ce qui doit être commun de ce qui peut varier

Dans une formation, tout n’a pas vocation à être individualisé.

Lorsqu’un parcours prépare à des compétences définies, à une certification ou simplement à des objectifs de formation contractualisés, certaines attentes doivent rester communes. Deux participants peuvent emprunter des chemins différents, recevoir un accompagnement différent ou consacrer des durées différentes à certaines activités, tout en devant finalement démontrer la maîtrise de la même compétence.

C’est probablement le premier travail à effectuer lorsqu’un organisme souhaite individualiser davantage ses formations : identifier ce qui constitue le socle commun.

Les compétences visées en font généralement partie. Certaines mises en situation indispensables également. Les critères permettant de considérer qu’un apprentissage est acquis ne devraient pas varier uniquement parce qu’un participant rencontre davantage de difficultés.

En revanche, la manière d’arriver au résultat peut être beaucoup plus souple.

Prenons une formation dans laquelle les participants doivent être capables d’analyser une situation professionnelle et de proposer une réponse adaptée. L’objectif peut être identique pour tout le monde. Rien n’oblige pourtant chacun à travailler exactement sur les mêmes situations, à disposer du même niveau d’aide, à effectuer le même nombre d’exercices ou à passer par les mêmes ressources préparatoires.

L’individualisation commence précisément dans cet espace.

Le positionnement ne doit pas être une formalité administrative

Difficile d’adapter un parcours si l’on ne sait pas ce que les participants savent déjà faire.

Pourtant, le positionnement se résume encore parfois à quelques questions posées avant la formation, à une autoévaluation ou à un questionnaire dont les résultats ne modifient finalement rien au parcours prévu.

Dans ce cas, il renseigne éventuellement le formateur, mais il n’individualise rien.

Un positionnement utile doit permettre de prendre une décision pédagogique.

Cette décision peut être très simple. Un participant maîtrise déjà une notion et peut accéder directement à une activité d’approfondissement. Un autre possède les connaissances théoriques mais peine à les mobiliser dans une situation concrète. Un troisième doit consolider certains prérequis avant de poursuivre.

Les trois personnes peuvent rester dans le même groupe et viser le même objectif. Elles n’ont simplement pas besoin, à cet instant, de faire exactement la même chose.

Cette logique peut également éviter un travers fréquent : obliger les participants expérimentés à refaire longuement ce qu’ils maîtrisent déjà tout en demandant aux personnes les plus fragiles de suivre un rythme qu’elles ne peuvent pas réellement tenir.

Le positionnement devient alors une étape de conception du parcours plutôt qu’une case à cocher avant son démarrage.

Individualiser le niveau de guidage avant de multiplier les contenus

Quand on parle d’individualisation, le premier réflexe consiste souvent à produire davantage de ressources : une vidéo supplémentaire, une fiche différente, trois exercices au lieu d’un, plusieurs versions d’un même module.

Cela peut être pertinent, mais ce n’est pas toujours nécessaire.

Une même activité peut déjà produire des parcours différents simplement en faisant varier le niveau d’accompagnement.

Un participant peut recevoir une méthode détaillée, un autre seulement quelques points de vigilance et un troisième travailler en autonomie. Certains peuvent commencer par observer un exemple corrigé avant de réaliser l’activité. D’autres peuvent directement être confrontés au problème. Une personne bloquée peut recevoir un indice supplémentaire sans que toute la séquence soit reconstruite pour elle.

L’individualisation peut donc porter sur la quantité d’aide disponible autant que sur le contenu lui-même.

C’est un point important pour les organismes de formation, car cette approche est beaucoup plus soutenable que la production permanente de variantes.

Elle permet également de faire évoluer l’accompagnement. Le participant qui avait besoin d’un guidage important au début du parcours peut progressivement gagner en autonomie. À l’inverse, une difficulté qui apparaît plus tard peut justifier temporairement un accompagnement renforcé.

On ne définit donc pas nécessairement un profil pédagogique définitif au premier jour. On ajuste le niveau d’accompagnement en fonction de ce que l’on observe.

Le rythme peut varier sans désorganiser toute la formation

Le rythme constitue une autre variable intéressante, en particulier dans les parcours multimodaux.

Il n’est pas toujours possible de laisser chacun avancer librement pendant toute la formation. Des temps collectifs doivent être organisés, certaines activités reposent sur le groupe et des échéances doivent être respectées.

Mais entre un calendrier entièrement libre et un rythme totalement uniforme, il existe de nombreuses possibilités.

Une séquence peut, par exemple, comporter un temps commun suivi d’une plage de travail durant laquelle certains participants consolident une notion pendant que d’autres travaillent sur un cas plus complexe. Le groupe se retrouve ensuite pour la suite de la progression.

Dans un parcours à distance, on peut conserver des dates communes pour certaines étapes tout en laissant davantage de liberté entre ces jalons.

Cette organisation évite que l’individualisation conduise à la disparition du groupe.

C’est d’ailleurs un risque à ne pas sous-estimer. À force de vouloir personnaliser chaque activité, on peut finir par transformer une formation collective en juxtaposition de personnes travaillant seules devant des ressources différentes.

Or le collectif constitue lui aussi une ressource pédagogique. Les échanges, la confrontation des méthodes, l’entraide, l’explication entre pairs ou l’analyse de productions différentes peuvent contribuer aux apprentissages.

Individualiser ne revient donc pas à choisir entre individuel et collectif. Il s’agit plutôt de savoir quand chacun est le plus pertinent.

La remédiation est probablement l’un des leviers les plus simples

Une individualisation efficace n’a pas forcément besoin d’être entièrement prévue avant le début de la formation.

Elle peut aussi intervenir lorsque l’apprentissage se déroule.

Une évaluation formative met en évidence une difficulté. Le formateur cherche alors à comprendre sa nature avant de proposer une réponse adaptée.

Deux participants peuvent échouer au même exercice pour des raisons totalement différentes. L’un n’a pas compris une notion. L’autre connaît la notion mais ne parvient pas à l’appliquer. Un troisième a simplement mal interprété la consigne.

Leur donner à tous le même exercice supplémentaire n’apporte pas nécessairement de solution.

La remédiation consiste précisément à adapter la réponse à l’obstacle rencontré.

Cela peut passer par une nouvelle explication, une démonstration, une activité différente, une mise en situation plus simple, un travail en binôme, un retour sur un prérequis ou simplement une reformulation.

L’individualisation devient alors dynamique : on observe, on identifie un besoin, on ajuste, puis on vérifie si cet ajustement a produit l’effet recherché.

Le numérique facilite l’individualisation, mais ne la crée pas

Les LMS et les outils numériques permettent aujourd’hui de conditionner l’accès à certaines ressources, de proposer plusieurs activités, de suivre la progression ou d’orienter automatiquement un participant selon ses réponses.

Ces possibilités sont utiles, mais elles ne constituent pas en elles-mêmes une stratégie d’individualisation.

Proposer dix ressources à chacun en lui demandant de choisir n’est pas nécessairement plus individualisé que d’en imposer une seule. Cela peut simplement transférer sur l’apprenant la difficulté de déterminer ce dont il a besoin.

De la même manière, un embranchement automatique construit à partir d’un quiz n’a d’intérêt que si les réponses permettent réellement d’identifier une différence pertinente dans les besoins d’apprentissage.

La technologie peut industrialiser certains ajustements. Elle ne dispense pas de penser leur intérêt pédagogique.

La bonne question n’est donc pas : « Comment faire des parcours adaptatifs avec notre LMS ? » Elle est d’abord : « Quelles différences entre nos apprenants justifient réellement une adaptation du parcours ? »

L’outil vient ensuite.

Il n’est pas nécessaire d’individualiser partout

C’est probablement le point le plus important.

Une formation n’est pas plus pertinente parce que chaque participant dispose en permanence d’un parcours différent.

Certaines explications gagnent à être données collectivement. Certaines activités reposent précisément sur l’échange entre les participants. Certaines compétences nécessitent de confronter des points de vue ou de travailler avec d’autres personnes.

À l’inverse, d’autres moments sont particulièrement adaptés à l’individualisation : le positionnement, l’entraînement, la remédiation, l’approfondissement ou l’accompagnement.

L’enjeu consiste donc à repérer les endroits du parcours où l’hétérogénéité devient réellement un problème pédagogique.

Si une différence entre deux apprenants n’a aucune conséquence sur leur capacité à réaliser l’activité ou à atteindre l’objectif, il n’est probablement pas nécessaire d’en tenir compte à cet instant.

Cette approche permet également de rendre l’individualisation économiquement réaliste. Plutôt que de construire des dizaines de variantes, l’équipe pédagogique concentre ses efforts là où l’adaptation apporte une véritable valeur.

Concevoir un parcours avec plusieurs portes plutôt que plusieurs bâtiments

Une façon simple de penser l’individualisation consiste finalement à ne plus imaginer un parcours comme une succession rigide d’étapes identiques.

On peut le concevoir comme une progression commune comportant plusieurs portes d’entrée, quelques embranchements et des possibilités de retour ou d’approfondissement.

Les objectifs restent lisibles. Le groupe continue d’exister. Le formateur conserve une vision globale de la progression. Mais tous les participants ne sont plus obligés de faire exactement la même chose au même moment pour apprendre.

Cette logique demande évidemment un peu plus de préparation. Elle suppose surtout de disposer de critères permettant de décider quand une adaptation est nécessaire et d’observer régulièrement les progrès.

Mais elle évite de tomber dans une individualisation impossible à maintenir.

La question n’est finalement pas de savoir comment fabriquer une formation différente pour chaque apprenant. Elle est de construire une formation suffisamment souple pour que les différences entre les apprenants ne deviennent pas des obstacles à l’apprentissage.

Pour vérifier et approfondir

Sources

Les références utilisées pour documenter ce contenu et retrouver les publications d’origine.

  1. Source primaire

    La mise en œuvre de l’apprentissage à l’Éducation nationale, fiche 5 « La différenciation pédagogique »

    Consulter la source
  2. Source primaire

    Arrêté du 7 décembre 2022 relatif au titre professionnel de formateur professionnel d’adultes

    Consulter la source

À poursuivre

Des contenus liés aux mêmes sujets, rubriques ou formats.

Formatrice accompagnant des professionnels de niveaux d’expérience différents autour de documents de travail lors d’une séance de formation.
Le Guide Pédagogie

Former des adultes expérimentés : comment éviter de leur réapprendre ce qu'ils savent déjà ?

Dans une même formation, certains participants découvrent un métier tandis que d'autres le pratiquent depuis dix ou vingt ans. Pourtant, tous suivent souvent la même progression, avec les mêmes explications et les mêmes exercices. Cette situation peut provoquer de l'ennui, de la frustration et parfois une remise en question de l'utilité même de la formation. Mais l'expérience professionnelle ne garantit pas non plus la maîtrise de toutes les compétences attendues. Pour les organismes de formation, l'enjeu consiste à reconnaître les savoirs déjà acquis, à identifier les besoins réels et à proposer des apprentissages qui apportent une véritable valeur ajoutée, sans enfermer les participants dans leur niveau supposé.

Une formatrice évalue un apprenant réalisant un exercice pratique sur un équipement technique, tandis qu’une autre participante analyse son travail sur ordinateur.
Le Guide Pédagogie

Évaluer une formation ne se résume pas à mesurer la satisfaction

Un taux de satisfaction élevé ne prouve ni que les participants ont acquis les compétences visées, ni qu’ils les utilisent dans leur activité professionnelle. Pour apprécier réellement l’efficacité d’une formation, les organismes doivent distinguer l’expérience vécue, les acquis, leur transfert en situation de travail et les effets produits. Une distinction que le nouveau référentiel Qualiopi rend encore plus importante.