Changer de modèle, pas seulement de planning
Lorsque l’ensemble d’un parcours est animé par un même formateur, une grande partie de la continuité pédagogique repose directement sur lui.
Il connaît les objectifs déjà travaillés, les difficultés rencontrées par chaque participant, les notions qui devront être reprises et les adaptations décidées en cours de route. Il peut modifier son programme sans formaliser chaque arbitrage, puisqu’il reste responsable de la suite du parcours.
Le passage à une équipe de formateurs change cette logique. La connaissance du parcours, autrefois concentrée dans la mémoire et les pratiques d’une seule personne, doit être transférée vers une organisation partagée.
Le principal enjeu n’est donc pas de répartir des heures entre plusieurs intervenants. Il consiste à garantir que les participants suivent toujours une seule formation, même lorsque plusieurs personnes interviennent successivement.
Ce qui change concrètement
| Avec un formateur unique | Avec une équipe de formateurs |
|---|---|
| La progression peut rester en partie implicite | La progression doit être formalisée et partagée |
| Le suivi repose largement sur la mémoire du formateur | Les informations utiles doivent être consignées et transmises |
| Les adaptations sont décidées et appliquées par la même personne | Les adaptations doivent être expliquées aux autres intervenants |
| Les évaluations sont conçues et interprétées par un seul formateur | Les critères doivent être harmonisés entre plusieurs évaluateurs |
| Le participant identifie immédiatement son interlocuteur | Les rôles et les contacts doivent être clairement présentés |
| Une absence peut désorganiser toute la formation | La continuité devient plus facile si les ressources sont partagées |
| La cohérence dépend principalement du formateur | La cohérence dépend du pilotage de l’équipe |
Une équipe peut ainsi renforcer la formation, mais elle augmente en même temps le besoin de coordination. Plus les intervenants sont nombreux, plus les interfaces entre leurs séquences deviennent importantes.
Les bénéfices attendus d’une équipe pédagogique
Le premier avantage est la spécialisation. Un organisme peut confier chaque séquence à un professionnel disposant d’une expertise précise, au lieu de demander à une même personne de maîtriser l’intégralité du programme au même niveau.
Dans une formation informatique, par exemple, un spécialiste des réseaux peut prendre en charge l’infrastructure, un autre la cybersécurité et un troisième l’administration des systèmes. Dans une formation managériale, les séquences consacrées au droit social, à la communication et au pilotage peuvent également être confiées à des intervenants distincts.
La pluralité des approches peut aussi aider les participants. Deux formateurs n’expliquent pas nécessairement une notion de la même manière. Cette diversité offre plusieurs portes d’entrée et peut faciliter l’appropriation des contenus.
Le travail collectif favorise également la professionnalisation des formateurs. L’observation des pratiques, la conception partagée des supports et la discussion autour des évaluations permettent de confronter les méthodes et d’éviter l’isolement pédagogique.
Enfin, une équipe limite la dépendance de l’organisme à une personne clé. Un formateur unique qui détient seul les supports, l’historique des groupes et la logique du parcours constitue un risque important. Son indisponibilité peut interrompre une session ou obliger son remplaçant à reconstruire une partie de la formation.
Ces bénéfices ne sont toutefois pas automatiques. Une revue systématique portant sur 31 études consacrées à l’enseignement en équipe constate des résultats encourageants, mais souligne que les faiblesses conceptuelles et méthodologiques des recherches empêchent de conclure qu’une équipe produit, à elle seule, de meilleurs apprentissages. De Weerdt, Simons, Struyf et Tack, Review of Educational Research.
Une étude menée auprès d’étudiants en formation initiale d’enseignants relève notamment une amélioration de l’engagement, de la satisfaction et de la confiance, sans mettre en évidence une qualité supérieure des productions finales. Elle insiste surtout sur le temps de préparation nécessaire, la définition des rôles et l’équilibre entre programmation commune et capacité d’adaptation. Zach et Avugos, Frontiers in Sports and Active Living.
Le principal risque : transformer le parcours en juxtaposition de modules
Une équipe mal coordonnée peut donner l’impression que chaque formateur anime sa propre formation.
Les participants constatent alors des répétitions, des ruptures de vocabulaire, des consignes contradictoires ou des écarts de niveau entre les différentes séquences. Une notion considérée comme acquise par un intervenant peut ne jamais avoir été abordée par le précédent. À l’inverse, plusieurs formateurs peuvent consacrer du temps au même contenu faute de connaître précisément ce qui a déjà été traité.
Le problème devient particulièrement visible lorsqu’un nouveau formateur commence sa séquence en demandant au groupe ce qu’il a fait auparavant. Cette question peut être utile pour recueillir le point de vue des participants, mais elle ne doit pas remplacer une transmission organisée entre professionnels.
Le parcours risque également de perdre son fil conducteur. Les modules sont parfois pertinents pris séparément, tout en restant difficiles à relier à la compétence finale recherchée.
Le participant ne devrait pas avoir à reconstruire lui-même la cohérence que l’organisme n’a pas organisée.
La continuité pédagogique doit avoir un responsable
Une responsabilité collective ne signifie pas une responsabilité indéterminée. L’organisme doit identifier une personne chargée de veiller à la cohérence globale du parcours.
Ce référent pédagogique ne doit pas nécessairement animer la majorité des heures. Sa mission consiste plutôt à :
- maintenir une vision complète des objectifs et de la progression ;
- coordonner les différents intervenants ;
- vérifier les prérequis avant chaque séquence ;
- organiser les transmissions ;
- arbitrer les éventuelles divergences pédagogiques ;
- suivre les difficultés et les adaptations ;
- harmoniser les évaluations ;
- s’assurer que les engagements pris auprès des participants sont respectés.
Cette fonction prend une importance particulière avec le nouveau référentiel Qualiopi. Le décret du 1er août 2026 prévoit, dans son indicateur 18, la mobilisation et la coordination des intervenants internes et externes. Son indicateur 19 prévoit également la désignation d’un référent pédagogique par action lorsque le nombre de formateurs dépasse un seuil qui devra être fixé par arrêté. Ces dispositions entreront en vigueur le 1er novembre 2026. Décret n° 2026-728 du 1er août 2026.
Il ne faut donc pas en déduire que toute formation animée par deux personnes est automatiquement soumise à cette obligation réglementaire. Le seuil exact dépendra du texte d’application. En revanche, l’intérêt opérationnel d’un pilote identifié existe bien avant que l’obligation juridique ne s’applique.
Formaliser une architecture commune
Le programme commercial ne suffit pas pour coordonner une équipe. Il indique généralement les grands objectifs, la durée et les thèmes abordés, mais il ne décrit pas toujours les articulations entre les séquences.
L’équipe a besoin d’un document de travail plus précis. Pour chaque compétence ou objectif, celui-ci peut indiquer :
- les prérequis nécessaires ;
- le formateur responsable ;
- les notions et activités prévues ;
- les ressources utilisées ;
- les productions attendues ;
- les critères d’évaluation ;
- les liens avec les séquences précédentes et suivantes ;
- les informations à transmettre au prochain intervenant.
Cette cartographie permet de repérer les doublons, les lacunes et les dépendances entre les modules.
Elle évite également que la répartition des interventions soit uniquement réalisée par thèmes. Une compétence professionnelle traverse souvent plusieurs séquences. Plusieurs formateurs peuvent donc contribuer à son acquisition, même si un seul d’entre eux est responsable de son évaluation finale.
Organiser les transmissions entre formateurs
La passation constitue l’un des points les plus sensibles. Elle doit être suffisamment précise pour assurer la continuité sans devenir une procédure administrative disproportionnée.
À la fin de chaque séquence, le formateur peut transmettre un relevé synthétique comprenant :
- les contenus réellement traités ;
- les objectifs atteints ou à reprendre ;
- les exercices réalisés ;
- les difficultés collectives observées ;
- les absences ou retards ayant une conséquence pédagogique ;
- les adaptations décidées ;
- les travaux restant à effectuer ;
- les points d’attention pour la séquence suivante.
Le document doit rester factuel. Il n’a pas vocation à accumuler des jugements personnels sur les participants ni à diffuser des informations sans utilité pédagogique.
Une réunion peut être nécessaire pour les parcours longs ou complexes. Pour des formations plus courtes, un modèle de transmission commun et un bref échange suffisent souvent.
L’essentiel est d’éviter que la qualité de la passation dépende exclusivement de la bonne volonté ou de la disponibilité des formateurs.
Harmoniser les évaluations
Le passage à une équipe rend visibles les différences de pratiques évaluatives.
Un formateur peut considérer qu’une compétence est acquise dès lors que la méthode générale est comprise. Un autre peut exiger une réalisation autonome, complète et sans erreur. Si ces différences ne sont pas discutées, deux participants de niveau comparable peuvent obtenir des résultats différents selon leur évaluateur.
L’équipe doit donc s’accorder sur :
- les compétences effectivement évaluées ;
- les situations ou productions servant de preuves ;
- les critères de réussite ;
- le niveau d’autonomie attendu ;
- la manière de traiter une réussite partielle ;
- les conditions de rattrapage ou de seconde tentative ;
- la traçabilité de la décision.
Une grille commune ne suffit pas toujours. Les formateurs doivent également comparer leur manière de l’utiliser. Une séance de calibration autour de quelques productions anonymisées permet de vérifier que les critères conduisent à des décisions comparables.
Les résultats peuvent ensuite être analysés par séquence et par formateur. Des écarts importants ne signifient pas nécessairement qu’un intervenant évalue mal, mais ils doivent être examinés : difficulté différente des groupes, consignes imprécises, durée insuffisante ou interprétation variable des critères.
Rendre l’organisation compréhensible pour les participants
Une équipe pédagogique doit également être lisible du point de vue de l’apprenant.
Dès le début du parcours, le participant devrait savoir :
- pourquoi plusieurs formateurs interviennent ;
- quelle est l’expertise de chacun ;
- qui répond aux questions sur une séquence précise ;
- qui suit la progression globale ;
- à qui signaler une difficulté transversale ;
- qui prend les décisions relatives aux adaptations et aux évaluations.
La succession des intervenants ne doit pas être présentée comme une contrainte de planning. Elle doit correspondre à un choix pédagogique explicite.
Chaque formateur doit également replacer sa séquence dans le parcours : ce qui a déjà été travaillé, la compétence actuellement visée et la manière dont les acquis seront réutilisés par la suite.
Cette mise en perspective, même brève, contribue fortement à la perception de cohérence.
Une équipe ne coûte pas seulement des heures d’animation
Le passage à plusieurs formateurs peut donner l’impression que le coût reste identique dès lors que le nombre total d’heures face au groupe ne change pas.
Cette lecture oublie le travail collectif nécessaire :
- conception de l’architecture commune ;
- préparation des transmissions ;
- réunions de coordination ;
- harmonisation des supports ;
- calibration des évaluations ;
- intégration des nouveaux intervenants ;
- traitement collectif des difficultés ;
- mise à jour des ressources partagées.
Une étude de Zach et Avugos sur le coenseignement relève précisément que l’organisation à plusieurs demande davantage de planification et de temps. Même si le contexte universitaire étudié diffère de la formation professionnelle, ce constat opérationnel reste pertinent : la coordination constitue une charge réelle, pas une activité invisible pouvant être systématiquement ajoutée entre deux interventions. Zach et Avugos, 2024.
L’organisme doit donc intégrer ces temps dans son modèle économique et dans les missions confiées aux formateurs. Demander de « se coordonner » sans prévoir de temps, d’outil ou de responsable revient à transférer la difficulté vers les intervenants.
Équipe successive et coanimation ne répondent pas au même besoin
La plupart des organismes utilisent une équipe successive : chaque formateur intervient sur une partie différente du parcours.
La coanimation consiste, quant à elle, à faire intervenir plusieurs formateurs simultanément auprès du même groupe. Elle peut être pertinente pour un atelier complexe, une mise en situation, un groupe important ou un sujet mobilisant plusieurs expertises.
Elle est cependant plus coûteuse et ne doit pas être confondue avec la simple présence de plusieurs noms sur un planning.
Une grande partie des recherches disponibles porte sur le coenseignement scolaire ou universitaire. Leurs résultats éclairent les questions de collaboration, de planification et de répartition des rôles, mais ils ne peuvent pas être transposés sans précaution à tous les organismes de formation professionnelle.
Une étude portant sur plus de 9 000 enseignants dans 336 établissements a, par exemple, observé une association entre une collaboration de meilleure qualité, les progrès des élèves et l’amélioration des pratiques enseignantes. Elle ne démontre pas pour autant que l’ajout d’un intervenant produit mécaniquement ces résultats. C’est la qualité du travail collectif qui semble déterminante. Ronfeldt, Farmer, McQueen et Grissom, American Educational Research Journal.
Exemple : une formation technique répartie entre trois spécialistes
Prenons une formation de cinq mois préparant à l’administration de systèmes informatiques.
L’organisme remplace le formateur généraliste par trois spécialistes :
- un formateur chargé des systèmes Windows ;
- un formateur chargé des réseaux ;
- un formateur chargé de Linux et de l’automatisation.
Sans coordination, chacun peut construire une séquence pertinente dans son domaine, mais les participants risquent de travailler sur trois environnements distincts, avec des conventions, des outils et des niveaux d’exigence différents.
La formation devient cohérente si l’équipe utilise une même entreprise fictive, une infrastructure technique commune et un projet progressif. Les compétences développées dans la première séquence sont alors réutilisées dans la deuxième, puis mobilisées dans l’évaluation finale.
Le référent pédagogique vérifie la progression, organise les transmissions et s’assure que les décisions prises par un formateur sont connues des suivants.
La valeur ajoutée ne vient donc pas seulement de la présence de trois experts. Elle résulte de leur capacité à contribuer au même parcours.
Un plan de transition en cinq étapes
1. Cartographier ce que gérait le formateur unique
Avant de répartir les interventions, l’organisme doit identifier tout ce qui reposait sur cette personne : supports, progression détaillée, suivi individuel, relations avec les entreprises, évaluations, adaptations et historique des groupes.
Cette étape permet de repérer les connaissances qui risqueraient de disparaître lors du changement d’organisation.
2. Désigner le pilote du parcours
Le référent doit disposer d’un rôle réel, d’un temps identifié et d’une capacité d’arbitrage. Un titre inscrit dans un organigramme ne suffit pas s’il ne peut ni réunir l’équipe ni demander la mise à jour des informations.
3. Construire les outils communs
L’équipe doit disposer au minimum d’une progression partagée, d’un espace documentaire, d’un modèle de transmission et de critères d’évaluation communs.
L’objectif n’est pas d’uniformiser tous les styles d’animation. Les formateurs peuvent conserver leurs approches, à condition de respecter les objectifs, les attendus et les articulations du parcours.
4. Tester les interfaces
Les premières difficultés apparaissent souvent entre deux modules. L’organisme doit donc examiner les prérequis, les passations et les travaux demandés à chaque transition.
Une première session peut être utilisée comme phase pilote, avec des points de coordination plus fréquents.
5. Évaluer le fonctionnement collectif
L’analyse ne doit pas porter uniquement sur la satisfaction globale. Elle peut intégrer :
- les objectifs atteints à chaque étape ;
- les écarts entre évaluateurs ;
- les retards de progression ;
- les répétitions ou contradictions signalées ;
- les ruptures dans le suivi ;
- les difficultés lors des changements de formateur ;
- les abandons et absences ;
- la charge de coordination ;
- la capacité à remplacer un intervenant sans dégrader le parcours.
Ces données permettent d’améliorer l’organisation de l’équipe, et pas seulement la performance individuelle de chaque formateur.
La véritable transformation : rendre l’organisation responsable de la continuité
Le passage à une équipe peut renforcer l’expertise, sécuriser la continuité d’activité et enrichir les approches pédagogiques. Il peut aussi créer une formation fragmentée si l’organisme se contente de distribuer des modules.
Avec un formateur unique, la cohérence est souvent portée par une personne. Avec une équipe, elle doit être conçue, documentée, pilotée et évaluée.
La question n’est donc pas uniquement de savoir combien de formateurs interviennent. Il faut déterminer qui tient le fil du parcours, comment les informations circulent et comment l’organisme vérifie que les participants vivent une expérience continue.
Une équipe pédagogique devient réellement un atout lorsque l’expertise reste plurielle, mais que la responsabilité du parcours demeure clairement organisée.